François Pirot : voyage immobile en Wallonie

François Pirot : voyage immobile en Wallonie



Le film belge Mobile Home n’est pas un road-movie ordinaire. Julien et Simon veulent vivreon the road mais les circonstances font qu’ils restent coincés sur place. Ça vous rappelle quelque chose? «On peut en sourire», dit François Pirot à propos de son premier film, très estival.

Deux jeunes trentenaires se rendent compte que rien ne les retient à leur village natal perdu en Wallonie, que rien ne les empêche de réaliser un vieux rêve de jeunesse. Julien et Simon, brillamment interprétés par deux nouveaux venus, Arthur Dupont et Guillaume Gouix, veulent explorer de nouveaux horizons, mais après 5 kilomètres seulement, leur mobile home tombe en panne. Leur nouvelle vie a des ratés avant même d’avoir vraiment commencé. Ce sympathique « road-movie immobile » est le premier film de François Pirot. Agenda lui a rendu visite dans son mobile home sur un terrain de camping en périphérie de la ville. 

Mobile Home est votre premier film, mais vous n’êtes pas vraiment un inconnu. Ces dernières années, vous avez aidé Joachim Lafosse pour les scénarios de Nue propriété et d’Élève libre. Pourquoi être passé à la réalisation ?
François Pirot : Beaucoup de gens pensent que je suis un scénariste reconverti dans la réalisation, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Ces dernières années, j’ai été principalement actif en tant que scénariste mais à l’école, j’ai étudié la réalisation et j’ai toujours tourné des courts métrages et des documentaires. Je connaissais Joachim Lafosse de l’école et j’ai collaboré à ses scénarios. Après cela, j’ai été demandé par d’autres réalisateurs. L’envie de tourner un jour un long métrage a toujours été là. 
Est-ce que cette expérience de scénariste fait de vous un réalisateur différent ?
Pirot : Je me rends compte maintenant que le scénario de Mobile Home est plus l’œuvre d’un scénariste que d’un réalisateur. La prochaine fois, je veux réfléchir en scénariste pour l’histoire et les personnages mais je voudrais plus tenir compte de la forme. Les gens vont appeler ça un film bavard. Je ne pense pas que ça dérange parce que les dialogues sont « quotidiens ». En tant que scénariste, j’ai peut-être désappris à penser comme un réalisateur. Mais le plus important reste de raconter quelque chose à l’aide de vrais personnages. En tant que spectateur, je peux apprécier un cinéma qui joue sur la forme et la sensation, mais en tant que réalisateur, ce n’est pas mon truc. 



Qui êtes-vous, Simon ou Julien ?
Pirot : Simon évidemment. J’ai imaginé les prémices du film lorsque j’étais encore à l’école. Mais c’est bien qu’il y ait eu ensuite un long battement. Au début, j’étais beaucoup trop proche des personnages. Leur angoisse était encore la mienne : quelle direction prendre ? Creuser cette question ne faisait alors que renforcer ma peur. Des années plus tard, la distance était plus grande et je comprenais que ces personnages n’avaient en fait pas de grands problèmes existentiels et que l’on pouvait donc en rire un peu. L’idée n’était pas de faire une comédie mais pendant que j’approfondissais le sujet, une douce moquerie s’est imposée. Sans cette dimension ironique, ce serait devenu un film pour les petits-bourgeois. 
Leur âge m’intrigue. Leur vie peut encore prendre toutes les directions, mais le temps presse. Des choix s’imposent. 
Pirot : Les acteurs ont 26 ans, mais les personnages plus ou moins 30. Plus jeunes, ça n’allait pas parce qu’alors le projet de faire le tour du monde est trop évident. Plus vieux, ça ne va pas non plus parce qu’alors ce projet est trop pathétique. 30 ans, c’est en effet un âge où l’on peut encore prendre plusieurs directions mais où l’on se rend bien compte qu’il est temps d’avancer. Simon sent cette pression. Le voyage et le mobile home exercent sur lui une si grande attraction parce que cela représente un style de vie qui permet de ne plus devoir faire de choix. On n’est plus lié à un lieu, à une autre personne, pas lié à un travail. Il veut choisir de ne pas devoir choisir. La seule chose, c’est qu’il n’a pas la moindre idée de ce que cette vie nomade implique vraiment. Mais cette vie-là, c’est justement un choix. 
L’angoisse de la vie et des responsabilités de l’âge adulte est devenu un thème récurrent au cinéma. Est-ce que cela caractérise une génération de jeunes depuis neuf ou dix ans ?
Pirot : Simon et Julien sont des enfants. Ils vivent un sursaut régressif. Juste avant l’âge adulte, ils se cramponnent à la branche de leur enfance. Simon est revenu dans la région où il a passé sa jeunesse. Il revient littéralement sur ses pas. Il n’est pas le seul. C’est propre à toute cette génération. La société propose peu de choses excitantes comme avenir. Être adulte n’est plus vraiment une perspective réjouissante. En tout cas, Simon et Julien ne sont pas des losers, comme quelqu’un le faisait remarquer. Beaucoup de gens n’osent pas réaliser leur rêve ou n’arrêtent pas de reporter à plus tard. Eux, au moins, ils vont de l’avant. Ils comprennent ensuite que ce n’est pas vraiment ce qu’ils veulent. Mais ça, c’est une autre histoire. 
Pourquoi en avoir fait un musicien ?
Pirot : C’est une génération qui a plus vite et plus massivement que la précédente pris la voie artistique. Cela a aussi fait beaucoup de dégâts. Je voulais une dernière bouffée d’un rêve que Simon poursuivait quand il était ado. Un rêve un peu cliché mais aussi emblématique : devenir une rock star. Il s’accroche à ce vieux rêve quand il perd pied. Nous portons tous le deuil de tels rêves. Manifestement, chez lui, ce deuil n’est pas encore tout à fait terminé. 
La question-clé : pourquoi un mobile home ?
Pirot : Parce qu’on associe ça avec des gens qui partent en pension et qui se récompensent ainsi pour leurs années de travail. Simon et Julien en achètent un avant même d’avoir travaillé. 
Et pourquoi celui-là ?
Pirot : Le casting a été compliqué. Pour commencer, beaucoup de scènes devaient être tournées dedans. Il devait être beau mais pas branché. Ça ne pouvait pas être un de ces nouveaux camping-cars : ces pots de yaourt étincelants sont laids. 



Monsieur est un connaisseur !
Pirot : J’ai voyagé toute ma vie là-dedans (rires). En tant que profs, mes parents avaient la chance de pouvoir partir longtemps en vacances. Avec le mobile home, on partait à l’aventure en été. Je ne comprends pas les gens qui installent leur mobile home dans un camping et qui n’en bougent plus. Ce n’est pas fait pour ça. Il y a quelques années, je suis parti en voyage tout seul. J’ai alors été frappé par le fait qu’on est toujours poussé par le désir de toujours trouver mieux. On va toujours voir plus loin, à la recherche d’un endroit qui est peut-être encore plus beau. Si on ne fait pas attention, on est toujours en route. Avoir trop de choix, c’est néfaste pour choisir. Ça aussi ça cadrait bien avec le film.

Mobile Home ●●
FR/BE/LU, 2012, dir.: François Pirot, act.: Arthur Dupont, Guillaume Gouix, 97 min.
In de zalen vanaf/Dans les salles dès le/In cinemas from 22/8